samedi 26 février 2011

Pourquoi la Syrie n'a-t-elle pas (encore ... ) bougé ?

Une analyse extrêmement pertinente (me semble-t-il mais j'attends confirmation ;o)) de la situation syrienne parue ici ...

[TRIBUNE] Pourquoi la Syrie n'a-t-elle pas (encore...) bougé ?

Ignace Leverrier, ancien diplomate, chercheur arabisant, s'interroge sur l'état du pays.


Comme leurs amis syriens, ceux qui connaissent la Syrie pour y avoir vécu restent atterrés par les explications fournies par certains universitaires et hommes politiques français à la nouvelle démonstration de "l'exception syrienne". Selon eux, Tunisiens, Egyptiens et Libyens... avaient toutes les raisons du monde de se rebeller contre leurs dirigeants, autoritaires et corrompus. En revanche, en Syrie, la population ne bouge pas car, si des reproches peuvent être formulés à la gouvernance de Bachar Al Assad, les Syriens adhèrent à sa politique nationaliste de "résistance et obstruction" aux projets impérialistes.

Il est exact que les Syriens et leur président s'accordent sur ces thèmes. Mais ils sont loin d'y mettre le même contenu. La défense de la Syrie et l'unité de la nation arabe sont pour les premiers des objectifs. Ils ne sont chez Bachar Al Assad qu'une posture. Certains disent une imposture. Ce qui lui importe, en effet, avant la stabilité et le développement de son pays et à plus forte raison de la nation arabe, c'est son maintien au pouvoir et, en temps voulu, la transmission de sa fonction à son fils Hafez, lequel la léguera à son tour à son fils Bachar, et ainsi de suite... "La résistance et l'obstruction" ne sont que l'un des moyens de la perpétuation de son autorité.

Les Syriens ne sont pas dupes des discours de leur président. Ils constatent que "la résistance et l'obstruction" de Bachar Al Assad

ne le conduisent pas plus aujourd'hui que son père hier à s'exposer directement aux représailles de ses voisins israéliens. Depuis l'accord de désengagement sur le Golan de 1974 et la révolte de la société syrienne contre ses dirigeants, au début des années 1980, il est évident, pour qui veut bien regarder la réalité en face, que le premier danger pour le régime syrien ne provient plus de l'extérieur mais de l'intérieur. Il ne s'agit plus d'Israël, mais de la population syrienne.

Faut-il rappeler à ceux qui considèrent que Bachar Al Assad et sa population sont sur la même longueur d'onde parce qu'ils chantent la même chanson, que les Syriens n'ont pas de liberté de parole ? Faut-il leur rappeler que les Syriens qui veulent apporter leur contribution à la "résistance" en prenant une initiative quelconque sur le Golan, sont arrêtés, torturés et sévèrement condamnés par la justice militaire syrienne ? Faut-il leur rappeler qu'en dépit de ses menaces de réagir "en temps opportun et par les moyens appropriés" aux multiples provocations, agressions et attentats attribués aux Israéliens en Syrie, le "résistant" Bachar Al Assad a fait preuve, depuis son arrivée au pouvoir en juin 2000, d'une retenue qui frise à la paralysie et traduit l'impuissance ?

Il est exact aussi que, quand ils se tournent vers la plupart des autres pays arabes, les Syriens se félicitent d'avoir pour président et pour première dame le couple constitué par Bachar Al Assad et Asma Al Akhras. Ils sont jeunes et élégants. Ils passent pour modernes parce qu'ils ont fait des études supérieures, vécu à l'étranger, parlent des langues et utilisent Internet. Ils ne manquent ni d'habileté ni de séduction dans le maniement du discours. Il est exact encore que les Syriens sont heureux d'avoir vu leur pays échapper, au cours de la décennie écoulée, aux troubles de l'Irak et à l'instabilité du Liban. Mais ceux qui imaginent qu'entre le président et le peuple syrien tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes et que la population syrienne est majoritairement unie derrière son nouveau "chef pour l'éternité", prennent des vessies pour des lanternes. La longue série des mesures sécuritaires, sociales et économiques prises en Syrie au cours des dernières semaines, pour garantir et acheter le calme de la population, témoigne d'une défiance certaine.

Depuis l'arrivée de Bachar Al Assad au pouvoir, les conditions économiques et sociales se sont dégradées pour une majorité de Syriens. Certes, le train des réformes économiques a démarré. Mais la locomotive n'a entraîné derrière elle que le wagon de tête, réservé aux hommes d'affaires issus de la bourgeoisie traditionnelle, à la nouvelle bourgeoisie enrichie grâce au secteur public, aux officiers de l'armée et des services de sécurité, et à ceux qui, de tous bords, ont accepté de se mettre à la remorque de la famille présidentielle pour le meilleur et pour le pire. Quant aux autres wagons, ceux des travailleurs, paysans, artisans, petits commerçants, métiers indépendants et fonctionnaires, voire entrepreneurs attachés à leur indépendance et au respect d'une certaine éthique dans les affaires, ils sont restés en gare. Bénéfique pour quelques uns, l'ouverture économique s'est traduite pour la majorité par un chômage accru, une paupérisation généralisée, des déplacements de population, le développement de la criminalité, un désir d'émigration croissant.

Depuis l'arrivée de Bachar Al Assad au pouvoir, la corruption, qui pèse en premier lieu sur la masse de la population, soumise aux extorsions quotidiennes des fonctionnaires et des policiers, a cru de façon exponentielle. Ce qui était un travers de l'administration civile et militaire et du monde des affaires sous Hafez Al Assad est devenu, sous son héritier, un véritable système. Sa structure pyramidale interdit qu'il soit porté remède à ce phénomène sans s'attaquer aux membres de la famille présidentielle qui en sont les organisateurs et les premiers bénéficiaires.

Depuis l'arrivée de Bachar Al Assad au pouvoir, la vie politique n'a connu aucune des ouvertures que la disparition de son père avait fait espérer. Les attentes placées dans le nouveau président n'ont pas tardé à être déçues. Les mains tendues dans sa direction, pour proposer leur concours à la mise en chantier de réformes politiques, économiques et sociales progressives, ont toutes été ignorées. Le "Printemps de Damas" a été interrompu avant d'avoir porté ses fruits. Les "Comités de Relance de la Société Civile" ont été dissous. Les forums de débat citoyen ouvert à la fin de l'an 2000 ont été fermés. Des députés, universitaires, journalistes, syndicalistes, médecins, avocats et hommes d'affaires à l'origine de ces initiatives ont été emprisonnés. Lancée en octobre 2005, une " Déclaration de Damas pour le Changement Démocratique en Syrie" a connu un sort identique.

Depuis l'arrivée de Bachar Al Assad au pouvoir, les Droits de l'Homme n'ont connu en Syrie qu'une amélioration de façade. Moins sauvage que du temps de son père, la torture y reste une pratique ordinaire et les cas de décès en détention ne sont pas rares. Les militants démocrates, les seuls dont les Etats occidentaux se préoccupent, sont traités avec une certaine retenue. Mais les "islamistes" , jihadistes ou salafistes, tous assimilés à des terroristes, subissent aujourd'hui, dans l'indifférence générale de ces mêmes Etats, les traitements inhumains et dégradants qui étaient jadis l'apanage des Frères Musulmans. Les Kurdes, surtout lorsqu'ils sont convaincus de sympathie avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) d'Abdallah Ocalan, sont victimes des mêmes agissements. Les uns et les autres continuent d'être arrêtés hors de tout cadre juridique, par des services de renseignements qui estiment n'avoir besoin de l'ordre de personne pour intervenir. Au lieu de restreindre ces comportements, Bachar Al Assad les a encouragés en promulguant, le 30 septembre 2008, un décret législatif qui assure l'immunité devant la justice à un nombre accru d'agents de ces mêmes services, qui auraient, sous la torture, provoqué la mort de leurs victimes.

Depuis l'arrivée de Bachar Al Assad au pouvoir, les humiliations imposées à la population par le régime baathiste n'ont pas diminué. Pour le jeune chef de l'Etat, comme pour son père, les Syriens ne sont pas des citoyens mais de simples sujets. Ils ne sont pas invités à donner leur avis sur les évolutions décidées en haut lieu, mais à les mettre en œuvre sans les commenter. Ils sont soumis à l'aval des antennes locales des services de sécurité pour mille et un détails sans importance de leur vie quotidienne. Ils ne sont pas considérés assez mûrs pour avoir accès à l'ensemble des médias en provenance de l'étranger. Leurs communications téléphoniques continuent d'être surveillées. Eternels mineurs, ils ne sont pas autorisés à utiliser Internet à leur convenance. Des centaines de sites sont prohibés en Syrie. La dernière humiliation en date remonte à moins d'un mois. Répondant, le 31 janvier, aux questions du "Wall Street Journal ", Bachar Al Assad a affirmé qu'il voulait réformer, mais que "sa population n'était pas mûre pour la démocratie " ! Ce mépris a fait bondir de nombreux Syriens qui se sont demandés comment un jeune homme imposé à la tête de l'Etat au terme d'une procédure sans aucun rapport avec la démocratie pouvait se permettre de porter un tel jugement. La démocratie existait en Syrie bien avant que Bachar ait été conçu. Si elle avait été mise à mal, la responsabilité première en incombait à la confiscation du pouvoir par le Parti Baath, à la direction duquel lui-même avait été propulsé d'un seul coup, en juin 2000, sans jamais avoir été baathiste et sans jamais avoir assumé la moindre responsabilité au sein de ce parti.

Pour ceux qui préfèrent voir dans le régime de Bachar Al Assad un régime laïc, protecteur des minorités confessionnelles et allié de l'occident dans la lutte contre le " terrorisme islamique", quelques rappels s'imposent :

== Le régime syrien n'est laïc que pour autant que la laïcité sert ses intérêts ==. Lorsque ceux-ci lui dictent de pactiser avec des "islamistes", pour contrecarrer les projets des Américains dans la région, entretenir l'instabilité au Liban ou démontrer à l'Occident que la Syrie est, elle aussi, la cible du terrorisme, il n'hésite jamais à le faire. Quitte à se retourner ensuite contre ses alliés de circonstance, condamnant à de lourdes peines les jeunes Syriens engagés pour aller se battre en Irak, ou livrant aux services de renseignements occidentaux les jeunes islamistes recrutés chez eux et formés en Syrie pour se battre contre les envahisseurs américains.

== Comme "la résistance et l'obstruction", la laïcité est pour le régime syrien un moyen et non un objectif ou une finalité ==. C'est un argument de vente utilisé par Bachar Al Assad pour tenter de se faire coopter par les Etats occidentaux, qui, faute de démocratie, seraient prêts à se satisfaire de ce succédané. Ce commerce ne supportant pas de concurrence, Bachar Al Assad a toujours refusé d'autoriser la création d'organisations de la société civile affichant pour ambition, elles aussi, de "défendre et promouvoir la laïcité en Syrie" .

== Bachar Al Assad souligne volontiers auprès de ses visiteurs la situation privilégiée dont jouissent en Syrie les chrétiens et les autres minorités confessionnelles ==. Lui seul garantirait la coexistence pacifique et le dialogue entre les sunnites, majoritaires dans son pays, et les autres religions. Mais ni les chrétiens, ni les druzes, ni les ismaéliens ne se font d'illusion. Réduits à la portion congrue dans la répartition des postes de décision à la tête du régime, très largement monopolisés par des sunnites ayant fait allégeance, pour le "pouvoir apparent", et par des alaouites appartenant au clan présidentiel, pour le "pouvoir réel ", ils savent depuis longtemps que ce n'est pas pour les protéger, mais pour se protéger, que Bachar Al Assad s'efforce de les regrouper autour de lui.l

Pourquoi, dans ces conditions, les Syriens n'ont-ils pas (encore) bougé ?

== D'abord parce qu'ils ont peur==. Comment pourraient-ils oublier la barbarie manifestée de sang froid par le régime lors de la répression du soulèvement du début des années 1980 ? Ses victimes se comptent par dizaines de milliers, auxquels s'ajoutent quelque 17 000 à 18 000 hommes et jeunes gens, enlevés chez eux par les moukhabarat, dont les familles demeurent jusqu'à aujourd'hui sans nouvelle. Depuis ces événements, des centaines de milliers de Syriens réfugiés à l'étranger n'ont pas été autorisés à rentrer dans leur pays, et les appels à une réconciliation nationale se sont heurtés à un silence aussi absolu que méprisant du régime de Hafez, puis de Bachar Al Assad. Plus près de nous, comment les Syriens ne seraient-ils pas inquiets quand, deux ans et demi après la mutinerie de la prison militaire de Sadnaya, réprimée dans le sang au milieu du mois de juillet 2008 alors que Bachar Al Assad était reçu à Paris, aucun bilan de la reprise en main n'a encore été donné et que des centaines de familles continuent d'ignorer tout de ceux dont elles attendent des nouvelles ou la remise en liberté ?

== Il n'existe pas en Syrie de force politique ou syndicale susceptible de lancer et encadrer un mouvement de revendication ==. Les quelques partis politiques nationalistes de gauche tolérés se sont discrédités en acceptant de se placer sous la coupe du Parti Baath, au sein d'un Front National Progressiste sensé démontrer que le système était pluraliste, à défaut d'être démocratique. Depuis 1980, les syndicats et unions professionnelles ont été satellisés par le Parti Baath. Ils ne disposent d'aucune marge d'autonomie. Personne ne compte sur eux pour organiser une protestation contre la politique du régime, dont ils sont eux-mêmes en partie victimes. La situation des partis d'opposition est plus déplorable encore. Leurs membres ont été pourchassés, emprisonnés, torturés, souvent liquidés en prison. Tout est fait par le régime pour empêcher ces partis de renaître de leurs cendres et, surtout, de recruter dans la jeune génération. Dernière initiative en date, la "Déclaration de Damas", une plate-forme destinée à rassembler les partisans d'une "réforme progressive pacifique" au-delà des courants idéologiques, a à son tour été décimée par l'arrestation d'une douzaine de ses responsables. Menacés, parfois physiquement, les autres sont rentrés dans l'ombre ou ont renoncé à tout engagement politique.

== L'immobilisme de la Syrie s'explique aussi par la division de sa population en une multitude de communautés ethniques et confessionnelles ==. Leur entente et leur compréhension mutuelle ne sont que de façade. En réalité, les chrétiens ont peur des sunnites. Les sunnites détestent les alaouites. Les alaouites se méfient des sunnites et méprisent les druzes et les ismaéliens... Au niveau ethnique, la situation est identique. Les arabes suspectent tous les kurdes d'être animés d'intentions séparatistes. Les kurdes considèrent que les arabes, par sentiment nationaliste, ne se rangeront jamais à leur côté. Tout le monde s'observe donc, et personne n'est disposé à s'exposer le premier en se portant en tête d'un mouvement quelconque qui permettrait aux autres de tirer les marrons du feu.

== Réservant les visas aux journalistes « amis », la Syrie reste un trou noir de notre information ==. Le pouvoir syrien, qui n'aime rien tant que la pénombre propice aux manœuvres, s'en porte fort bien. Mais les Syriens, qui ne comptent que sur eux-mêmes pour faire bouger les choses, craignent dans ces conditions d'être victimes, comme en Libye, d'une répression "à guichets fermés ». Ils se souviennent que les occidentaux s'étaient faits étonnement discrets, en 1982, lorsqu'ils avaient été convaincus par Hafez Al Assad que toutes les victimes de la répression de Hama, même les enfants en couche, étaient "des Frères Musulmans ". Ils redoutent que, se laissant une nouvelle fois abuser par Bachar Al Assad, pour qui tout contestataire est un ennemi et tout ennemi un Frère Musulman, les occidentaux fassent preuve de la même connivence avec un régime qu'ils s'accordent à considérer à la fois dangereux... et utile, puisque, comme le reconnaissent les Israéliens, il garantit à l'Etat hébreu, depuis plus de 35 ans, sa frontière arabe la plus sûre.

Les Syriens n'étant pas en mesure de se mobiliser, et le président Bachar Al Assad n'ayant pas l'intention de mettre en œuvre des réformes politiques que son entourage et les profiteurs du statu quo se refusent eux aussi à envisager, comment la situation pourrait-elle évoluer ?

Un fait divers à Damas, le 17 février, pourrait le préfigurer. Suite au passage à tabac, par des agents de la circulation, d'un jeune homme tenant boutique dans la vieille ville, plusieurs centaines de commerçants sont intervenus pour prendre à partie les policiers qu'ils ont mis en fuite. Ils ont alors occupé l'ensemble du quartier, réclamant que les policiers soient traduits en justice et exigeant, au cri de " le peuple syrien ne se laissera pas humilier", la présence du ministre de l'Intérieur.

C'est un événement de ce type, une explosion de colère spontanée provoquée par "l'humiliation de trop", qui pourrait, comme en Tunisie, mettre le feu aux poudres. Compte-tenu de l'ampleur des mécontentements et des désirs de vengeance de la population, et de la terreur de la tête du régime de perdre la vie avec le contrôle de la situation, une explosion sociale a toutes les chances de prendre, en Syrie, une tournure aussi dramatique qu'en Libye.

On aimerait donc pouvoir espérer qu'un échec de la tentative de reprise en main sanglante actuellement menée à Tripoli et Bengazi ouvrira enfin les yeux de Bachar Al Assad et de ses proches, et qu'ils en viendront à considérer que, tout compte fait, mieux vaut amorcer sans tarder une véritable ouverture politique. A terme, elle restreindra leur pouvoir et limitera leur main mise sur les ressources du pays, mais elle préservera au moins partiellement leurs intérêts économiques et elle leur épargnera la honte de la fuite, un passage en jugement et peut-être la vie.

par Ignace Leverrier, ancien diplomate, chercheur arabisant - Nouvelobs.com

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