Dieu
que c’est bon ! Recroquevillé sur le seuil d’un vieil immeuble aux
balcons de fer forgé, Irinou sent la détente merveilleuse le gagner tout
entier. A peine a-t-il fini de se piquer qu’il regrette pourtant déjà –
comme à chaque fois. Irinou pense à sa vie d’errance, il pense à ses
deux fils, se demande quand il les a vus pour la dernière fois :
« Ils ne doivent jamais savoir », ne jamais le voir dans cet état,
« ne jamais toucher à ça »
– l’héroïne. Le regard d’Irinou le Cap-Verdien se fixe au loin.
L’après-midi touche à sa fin à Lisbonne. Soulevant le linge aux
fenêtres, un souffle venu du Tage parcourt les venelles et escaliers à
flanc de colline du quartier populaire de Mouraria. Des petits vieux
perdus dans leur monde sortent faire trois courses, des « filles »
regagnent leur place sur le trottoir, les enfants investissent en criant
la rue où ils joueront jusque tard. Ici, le charme des azulejos n’opère
guère contre la violence du trafic de drogues et de la prostitution.
Mais la vitalité – à Mouraria se croisent à peu près toutes les
nationalités – l’emporte résolument sur la souffrance.
Arrivent Alexandra et Joana, reconnaissables de loin à leur tee-shirt
blanc et leur sac à dos noir, rempli de seringues, filtres, acide
citrique, eau distillée… – parfait « nécessaire du drogué », ou plutôt
matériel de secours destiné à prévenir le pire. Irinou les aime bien,
les deux « médiatrices » de Crescer na Maior – elles doivent être les
seules à se préoccuper de lui. Et elles ne désespèrent pas de le
convaincre un jour de rejoindre les trois cents toxicomanes – sur les
mille deux cents suivis par leur association dans le quartier – ayant
déjà saisi la main qu’on leur tendait en acceptant d’entreprendre un
traitement de substitution.
Dépénaliser, un pari risqué
Car pour les deux médiatrices, comme pour le gouvernement portugais (qui
finance leur association à 100 %), Irinou le toxico n’est pas un
délinquant – il est un malade, et, à ce titre, doit être soigné. Fort de
cette conviction, le Portugal fut le premier pays d’Europe, il y a dix
ans (le 1er juillet 2001) à voter la dépénalisation de toutes les
drogues – ce qui ne signifie pas leur légalisation. Et commença par
déposséder le ministère de l’Intérieur de ce dossier, dont il confia la
responsabilité au ministère de la Santé – une première là aussi, cette
fois planétaire. Un geste fort, inspiré du pari suivant : plutôt que
d’emprisonner les drogués, mieux vaut les hospitaliser. Au final, tout
le monde s’en trouve gagnant, y compris l’Etat, auquel cette politique
revient moins cher que celle de la tolérance zéro, avec son cortège
d’incarcérations.
A l’époque, tant la police judiciaire que l’opposition conservatrice
crurent s’étrangler. Folie pure ! Insensé ! La consommation de
stupéfiants allait exploser, et le Portugal connaîtrait l’infamie
d’accueillir, venus du monde entier, des « touristes » venus profiter de
l’aubaine… Il n’en fut rien.
Non seulement
« l’apocalypse annoncée n’eut pas lieu »,
souligne Brendan Hughes, de l’Observatoire européen des drogues et des
toxicomanies (OEDT), mais le bilan de cette politique inédite se révèle
excellent : le nombre de personnes gravement dépendantes a été divisé
par deux, les prises en charge ne cessent d’augmenter (actuellement
quarante mille), la quantité de décès liés à l’usage des drogues a été
divisée par six, et la prévalence de la consommation continue d’être
l’une des plus basses d’Europe, notamment chez les 15-19 ans.
Problème de santé publique
Le Portugal revient de loin. Le pays se souvient trop bien de cette
époque pas si lointaine où presque chaque famille était concernée par la
toxicomanie – 1 % de sa population consommant de l’héroïne. Un vrai
problème de santé publique, une « épidémie » – c’était dans les années
80 et 90 : alors que la chute de Salazar, en 1974, avait lancé le
processus d’indépendance du Mozambique, de Cap-Vert et de l’Angola – et
donc précipité le retour de milliers de colons, revenus avec des
« pratiques » de consommation acquises « là-bas ».
« Cela a pris comme un véritable feu de paille : tout le monde voulait essayer,
se souvient Joao Goulao, alors jeune médecin généraliste, aujourd’hui
directeur de l’Institut portugais des drogues et de la toxicodépendance
(IDT), administration-clé créée en 2001 dans le cadre de la loi sur la
dépénalisation.
Sauf que notre société, naïve, fermée et isolée,
n’était pas préparée : Mai 68, le mouvement hippie, rien de cela n’avait
eu d’écho ici… Très vite, le sida a fait son apparition, et les
Portugais ont commencé à paniquer. Pourtant, ce n’était pas à la
démocratie qu’il fallait en vouloir de nous avoir ouvert les portes de
la drogue, mais bien à la dictature, qui nous avait fermé les yeux », poursuit ce dernier – même s’il
« ne veut pas de lauriers » – qui peut être considéré comme l’architecte, lucide et pragmatique, de la politique
« Antes tratar que punir » (
« »).
La devise est inscrite à l’entrée de la Commission de dissuasion,
dans le centre de Lisbonne (vingt commissions de ce type sont réparties
dans le pays). Un organe administratif unique au monde, ayant pris le
relais des commissariats et cours de justice pour décider du sort à
réserver aux toxicomanes. Car qui dit dépénalisation ne dit pas
impunité : si une certaine quantité de stupéfiants est tolérée pour
usage personnel – tout trafic restant par ailleurs rigoureusement
interdit –, au-delà, le consommateur doit, au lieu d’être placé en garde
à vue, s’en expliquer devant les trois experts (un juriste, un
psychologue et un travailleur social) de la Commission, qui l’attendent
dans les soixante-douze heures suivant son interpellation par la police.
Du toxico au patient
« Quel est son degré de dépendance ? Et quelle est la meilleure
réponse à lui apporter ? Voilà ce que nous essayons de déterminer au
cours de l’entretien, explique Nuno Capaz, qui, à la tête de la Commission de Lisbonne, reçoit en moyenne cent toxicomanes par mois.
S’il
n’est qu’un consommateur occasionnel, nous lui assignons une peine
symbolique, du type travaux d’intérêt public ou amende financière. Mais
s’il présente un profil de récidiviste – en d’autres termes, s’il est
malade – nous l’encourageons vivement à se soigner. » Et c’est
ainsi que, de « toxicos », ceux chez qui la Commission aura décelé une
addiction sérieuse deviennent des « patients » pris en charge par
l’Etat. Au Centro das Taipas de Lisbonne, où ils sont aussitôt adressés
pour y suivre une
« thérapie pharmacologique » (une cure de
désintoxication via un traitement de substitution à la méthadone), on
commence d’ailleurs toujours par établir un double diagnostic :
« Nous essayons de comprendre tout de suite pour quelles raisons les gens prennent des drogues »,
témoigne le psychiatre Miguel Vasconcelos, qui l’affirme : 50 % de ses
patients en hôpital de jour souffrent de dépression, schizophrénie,
troubles bipolaires…
Via toutes sortes d’ateliers (arts plastiques, physiothérapie), les
malades du docteur Vasconcelos – près de six cents – vont donc
réapprendre ici, progressivement, à vivre sans la drogue pour retrouver
in fine leur place dans la société. Irinou rejoindra-t-il un jour ce
lieu à part, dont les jardins ensoleillés accueillent toutes sortes de
chats sauvages que personne ne songerait à chasser ? Commissions de
dissuasion, ONG et associations du type de Crescer na Maior sont là, en
tout cas, pour assurer le lien.
« Nous avons un taux record de
malades en traitement. Il est même rare de trouver au Portugal un
toxicomane vierge de tout contact avec nous. Ils nous connaissent, et
nous font confiance », assure Joao Goulao. Même la police, pourtant
sceptique au départ, reconnaît l’efficacité – le bon sens ? – de ce
système cohérent.
« Autrefois fichés, les consommateurs ne sont plus
nos ennemis, et sont même prêts à collaborer pour combattre les gros
trafiquants. Depuis trois ans, le Portugal affiche de très bons
résultats, au niveau européen, en matière de saisie de stupéfiants », témoigne Joao Figueira, le chef de la police judiciaire.
La recette du remède miracle
L’air de rien, et sans tapage, le Portugal aurait-il mené là sa seconde
révolution ? Intrigué par tant d’audace et de détermination (depuis
2001, les gouvernements de gauche et de droite se sont succédé sans
jamais imaginer modifier la loi sur la dépénalisation), le monde a les
yeux fixés sur le petit pays et son remède « miracle » : l’Italie,
l’Espagne et la République tchèque lui ont déjà emboîté le pas, tandis
que la Grèce, la Norvège et le Mexique y songent sérieusement.
Pour autant, nuance Brendan Hughes,
« même si de nombreux Etats
tachent de s’inspirer du modèle portugais, aucun n’en applique
véritablement les modalités, puisque aucun n’accepte de transférer la
responsabilité de la politique de la drogue au ministère de la Santé.
Or, tant que cette politique restera aux mains des ministères de la
Justice ou de l’Intérieur, on ne sortira pas d’une approche
essentiellement punitive et de son modèle de délinquance. » L’expert a bien sa petite idée, pour expliquer tant de frilosité :
« C’est
comme s’il était très difficile, lorsqu’on a considéré les toxicomanes
comme des criminels pendant trente ans, d’admettre que l’on a pu avoir
tort et de commencer à les voir autrement. » Le Portugal, lui, n’a pourtant pas eu si froid aux yeux…